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  • Magdalena Mactas

Le désir comme vrai moteur de l'histoire

Updated: Apr 4


Dans son roman Vers Le Sud, l’auteur haïtien/canadien Dany Laferrière déplie un tableau étincelant des liens tissés par le désir en territoire haïtien, en synchronie et en diachronie, à travers de l’histoire de ce pays. Une écriture qui agit comme traduction de la particulière logique “non occidentale” qui modèle les liaisons des différentes personnages entremêlés ici. Et ceci comme manière de dévoiler comment le désir permet de traverser les compartiments étanches de classe qui cloisonnent l'île.

La lecture de Vers le sud se ressemble à une route non pavée, dont le parcours devient inconfortable au fur et à mesure que l'on découvre le chemin. Plusieurs histoires de différents groupes de personnages apparaissent et disparaissent dans ce roman/nouvelle, reliés par un sujet ou theme qu’on peut dénommer de manière synthétique comme le désir.

Des hommes et des femmes d’âge adulte, touristes et expatriés provenant du nord (au plutôt des nords, voir des pays occidentaux) arrivent en Haïti. Et hélas, dans l’île, une surprise leur attend : ils ne vont pas pouvoir s’empêcher de succomber sous les charmes des corps noirs et luisants de ces jeunes haïtiens qui flânent à travers le pays. Le résultat est un veritable tremblement biographique qui résulte dans l’impossibilité de quitter l’île (!), sous l’emprise de la passion.

Ce qui est particulier de cette vision d'Haïti que dévoile Laferrière, c'est le récit d’un certain commerce sexuel dans lequel les jeunes haïtiens -autant des garçons comme des filles, mais surtout ces premiers- échangent le plaisir que leurs corps provoquent chez des femmes mûres d'occident contre certaines faveurs, avantages, cadeaux ou argent.

Ainsi présenté, ce commerce sexuel semble être un phénomène courant pour pas mal de jeunes de la région des Caraïbes. Une porte de sortie de la rigide exclusion des bénéfices profitant à la bourgeoisie, qui se renferme sur soi-même dans les quartiers verdoyants des hauts de la ville (dans ce cas Port-Au-Prince). Ces jeunes n’ont donc que leur corps pour capital, tout comme leur esprit malin et le développement des habilités sociales. Et ils y jouent avec ce qu'ils ont. Ce que Laferrière décrit comme un mouvement naturel : il y a quelque chose d’irréprochable et non moralisé dans la façon dont ils agissent.

Cependant, dans le texte, une certaine superficialité survole les parcours de vie de ces Haïtiens, dédiés surtout à la séduction. Il n’ya pas, donc, que les étrangers, flâneurs dans leurs clubs et réunions d’élite, pour profiter de la jouissance d'une telle frivolité. Chez les groupes d’amis haïtiens qu’on nous présente, tant que chez les bourgeois étrangers avec qui se mêlent-ils, comme le dit une des femmes à une autre vers la fin de du roman: “Finalement tout le monde couche avec tout le monde”.

Quand certaines des jeunes femmes souffrent du fait de s’être attachées à l’un de ces jeunes hommes si irrésistibles et audacieux que l’auteur dépeint, les autres impliqués lui font vite comprendre que les règles du jeux n’incluent pas ce type de de compromis. Il faut savoir jouer avec les règles de la superficialité. C’est de l’échange, c’est le profit de ce capital de jeunesse et attirance, qui génère aussi des bénéfices. Ce monde que perce Laferrière est, comme lui même l'explique, pas compréhensible si on le regarde avec des valeurs et de moeurs occidentaux.

Quand ces jeunes hommes séduisent ces dames occidentales “de société”, qui se promènent dans l’île un peu abandonnées par leur maris (qui par ailleurs passent leur temps à courir après des jeunes filles haïtiennes, en quête de sexe), ils n’agissent pas avec malice. La différence d’âge n’est pas perçu en Haïti, explique Laferrière, avec les mêmes paramètres de mépris courantes dans les pays développés. Une femme occidentale dans la cinquantaine, qui n’est plus considérée comme désirable par les hommes de sa même société, peut être objet de désir du point de vue haïtien.

Mais, pour ces femmes, l’emprise envers ces jeunes attirants est totale. A Port-Au-Prince, elles tombent dans une sorte d'hantise d'une telle puissance... qu'elle est impossible de dominer. Elles ne peuvent plus larguer cette drogue (ainsi la décrit l'auteur), que les corps de ces jeunes amants représentent. Elles y sont capables de tout balancer : familles, maris, confort, position sociale; comme l'on constate dans les différentes histoires présentés. Les hommes occidentaux, par contre, jouent plus froidement le jeu de la séduction, sans attachement. Ils courent derrière ces jeunes haïtiennes de fesses fermes et peau brillante, ils les invitent des boissons et leurs achètent de choses. Ils leur font des faveurs aussi, à ces jeunes haïtiennes, mais sans mettre en danger leur position, qui d’outre n’est pas si facile de faire trembler car ils sont d’avantage socialement autorisés à jouer ce jeux en pleine vue.

Est-ce que après ces échanges tout le monde est content? Plutôt dire que, d’habitude, le monde se développe grâce à la non-conformité. Car on veut toujours plus, toujours plus encore. Cette phrase, prononcé dans le livre par une jeune haïtienne qui observe comment sa proie -le consul américain- (un Blanc, telle la dénomination "native") fait la cour à une jeune serveuse (aussi noire qu’elle) devant ses yeux, résume bien ce qui sort de toutes ces transactions: “C’est le problème avec les Blancs. Faut toujours les surveiller, car dès qu’il s’agit de Noirs, ils ne peuvent pas croire qu’il puisse exister une sorte de hiérarchie sociale. Une serveuse ou une héritière, ils s’en foutent. C’est un racisme inclusif. Tout le monde est égal et on accepte tout le monde. Au fond, on ne s’intéresse à personne”.

Les histoires et la façon dont Laferrière les entremêle dans ce roman sont, comme il l’a expressément déclaré, inspirés des célèbres Liaisons Dangereuses. Cependant, un peu de Truman Capote, dans ces Prières exaucées est de quelque sorte manquant, par la manière que l'auteur américain avait de pénétrer les mystères du désir entre les genes de la "société" tant que chez les exclus. D'un autre coté, une petite complaisance de l'auteur qui s'exprime dans l’exaltations des vertus des “natives”, fait un peu de bruit. C'est peut être un acte de justice.

Car c'est finalement sans honte, sans hypocrisie, que Dany Laferrière se mêle de toutes ces transactions imbibées de désir entre occidentaux et haïtiens, tant comme à l’intérieur même de ces deux groupes aussi. Entre classes sociales, entre cultures, sans oublier de mentionner ouvertement le rôle de figures politiques ou diplomatiques qui tirent sa part de profit dans cette maille désirante. Les pratiques locales sont traités d’une manière directe, sans faire appelle au traditionalisme ni a l’obscurantisme qui parfois empoisonne les écritures latino-américaines folclorisantes. Impudique et vraie, tel est l’écriture de Laferrière, comme bien le font noter certains de ces lecteurs.

Une des conclusions de ce roman peut se lire dans cette phrase retrouvé au début du livre: «Le pouvoir, l’argent et le sexe, […] voilà le trio infernal qui mène les hommes». On dirait que, malgré ce trio d’enfer, tant les jeunes haïtiens qu’il décrit, comme l’écriture de Laferrière, ne perdent pas l’élégance. Mais ils jouent pourtant avec ce limite.

Reste dire que le roman se situe dans un période historique maintenant fini -début des années 80’-, bien avant le terrible séisme de 2010. Il faudrait voir ce que ce trio infernal donnerait avec la présence des Nations Unies, des ONGs et des médias globaux dans les années qu’ont suivit le tremblement de terre. Vers la fin, le roman paraît chuchoter que le désir du maitre par l’esclave genre une nouvelle Genesis. La dure réalité dans laquelle il s'ancre parait malheureusement plus compliquée.

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